L’intelligence artificielle suscite aujourd’hui autant d’enthousiasme que d’inquiétude. Certains y voient un futur thérapeute virtuel, capable de remplacer progressivement les psychologues ou les psychiatres. D’autres considèrent au contraire qu’elle n’est qu’un gadget, incapable de comprendre la souffrance humaine.
Ces deux visions me paraissent excessives.
Au fil de ma pratique clinique, une autre manière de concevoir l’utilisation de ChatGPT s’est imposée à moi. Son intérêt ne réside pas dans le fait de remplacer les professionnels, mais dans sa capacité à consolider les apprentissages thérapeutiques réalisés avec eux.
Cette idée apparaît particulièrement clairement lorsque l’on s’intéresse à l’Autocompassion en Pleine Conscience (Mindful Self-Compassion, MSC).
Entre les séances, le risque de l’oubli
Toute psychothérapie repose sur des apprentissages.
Le patient découvre une nouvelle manière de penser, de ressentir ou d’agir. Il expérimente des exercices, prend conscience de certains automatismes, découvre d’autres façons de répondre à ses émotions.
Mais la séance ne dure qu’une heure.
Le reste du temps, le patient retourne dans son environnement habituel, avec ses contraintes professionnelles, ses responsabilités familiales et ses habitudes mentales. Les nouvelles compétences acquises risquent alors de s’effacer progressivement si elles ne sont pas régulièrement mobilisées.
Ce phénomène est bien connu dans tous les domaines de l’apprentissage : sans pratique, les connaissances s’estompent.
L’exemple de l’autocompassion
Le programme officiel d’Autocompassion en Pleine Conscience est un excellent exemple.
Pendant huit semaines, les participants apprennent progressivement à reconnaître leur autocritique, à développer une attitude plus bienveillante envers eux-mêmes et à accueillir leurs émotions avec davantage de pleine conscience.
Mais l’objectif du programme n’est pas uniquement de réussir les exercices pendant les séances.
L’objectif est que cette nouvelle manière d’être avec soi-même devienne progressivement une habitude de vie.
C’est précisément entre les séances que le véritable travail commence.
Un compagnon de pratique
Imaginons une personne en burnout professionnel.
Après une journée particulièrement difficile, elle retrouve rapidement son dialogue intérieur habituel :
« Je suis incapable. »
« Je n’y arriverai jamais. »
« Les autres sont plus solides que moi. »
Au lieu de rester seule avec cette autocritique, elle ouvre ChatGPT et écrit simplement :
« Aide-moi à regarder cette situation avec davantage d’autocompassion. »
L’IA ne remplace pas son instructeur MSC.
Elle lui rappelle simplement ce qu’il lui a déjà appris.
Elle peut, par exemple, l’aider à :
- reconnaître son discours autocritique ;
- reformuler certaines pensées avec davantage de bienveillance ;
- se rappeler que la souffrance fait partie de l’expérience humaine ;
- retrouver un exercice appris pendant le programme ;
- préparer la séance suivante en mettant des mots sur son vécu.
Autrement dit, ChatGPT ne crée pas un nouvel apprentissage.
Il aide à maintenir vivant celui qui existe déjà.
Une logique valable pour de nombreuses psychothérapies
Cette fonction de consolidation ne concerne pas uniquement l’autocompassion.
Un patient suivi en thérapie cognitivo-comportementale peut utiliser ChatGPT pour identifier les distorsions cognitives travaillées avec son psychologue.
Une personne ayant appris des techniques de relaxation peut demander un rappel des étapes avant une situation stressante.
Un patient souffrant de burnout peut revisiter les principes de gestion de son énergie ou préparer son retour progressif au travail.
Dans chacun de ces exemples, l’IA ne se substitue pas au thérapeute.
Elle aide simplement le patient à réactiver ce qu’il a déjà appris.
Une continuité thérapeutique
La plupart des professionnels constatent que leurs patients oublient une partie importante de ce qui est discuté en consultation.
Ce n’est pas un manque de motivation.
C’est le fonctionnement normal de la mémoire humaine.
En offrant un espace de dialogue accessible à tout moment, ChatGPT permet au patient de revisiter ces apprentissages lorsqu’il en ressent le besoin.
L’IA crée ainsi une forme de continuité entre les consultations.
Le soin ne se limite plus aux quelques heures passées chaque mois avec les professionnels.
Il devient un processus qui peut être soutenu au quotidien.
Une condition indispensable
Cette utilisation suppose cependant une condition essentielle.
ChatGPT ne doit jamais être considéré comme un thérapeute autonome.
Il ne connaît pas l’histoire complète du patient.
Il ne perçoit ni les émotions, ni les silences, ni les réactions corporelles.
Il ne peut pas adapter une intervention à la complexité d’une situation clinique comme le ferait un professionnel expérimenté.
Sa valeur apparaît lorsqu’il est intégré dans un parcours de soins coordonné.
Le psychiatre pose le diagnostic et assure le suivi médical.
Le psychologue conduit la psychothérapie.
L’instructeur MSC transmet les pratiques d’autocompassion.
Et, entre les séances, ChatGPT aide le patient à maintenir vivants les apprentissages réalisés avec chacun d’eux.
Une nouvelle manière de penser l’intelligence artificielle
Cette conception me paraît profondément différente de l’idée d’une « IA thérapeute ».
Elle conduit à considérer ChatGPT comme un outil de consolidation des apprentissages thérapeutiques.
L’IA n’apporte pas une nouvelle compétence clinique.
Elle favorise la répétition, la réflexion, la mise en pratique et l’intégration des compétences acquises auprès des professionnels.
Cette fonction est discrète.
Elle est pourtant susceptible de transformer durablement notre manière d’accompagner les patients.
Peut-être que la véritable révolution de l’intelligence artificielle en santé mentale ne résidera pas dans sa capacité à remplacer les soignants, mais dans sa capacité à aider les patients à tirer un meilleur profit des soins qu’ils reçoivent déjà.
Dr Guy M. Deleu