Faut-il toujours anonymiser les documents soumis à ChatGPT en psychiatrie clinique ?
Réflexions d’un psychiatre augmenté
L’une des questions qui revient le plus souvent lorsque je présente l’utilisation de ChatGPT en psychiatrie clinique est la suivante :
« Si vous utilisez le mode éphémère, devez-vous encore anonymiser les documents de vos patients ? »
Pendant longtemps, ma réponse était simple : oui, toujours.
Avec l’expérience, ma réflexion est devenue plus nuancée.
Une exigence incontournable : protéger la confidentialité
La relation thérapeutique repose sur la confiance. Les patients nous confient des informations parmi les plus intimes de leur existence : leur souffrance psychique, leurs difficultés familiales, leurs problèmes professionnels, parfois leurs traumatismes les plus douloureux.
Cette confiance nous oblige.
L’arrivée de l’intelligence artificielle ne change rien à cette responsabilité fondamentale. Au contraire, elle nous impose d’être encore plus attentifs à la manière dont nous manipulons les informations médicales.
La première règle reste donc valable :
ne transmettre que les données réellement nécessaires au travail clinique demandé.
L’anonymisation : une évidence… en théorie
Lorsque l’on lit les recommandations relatives à la protection des données, la solution semble évidente : anonymiser systématiquement tous les documents.
Dans la pratique quotidienne, les choses sont plus complexes.
Lorsque je prépare un rapport psychiatrique d’évolution, je travaille souvent à partir de plusieurs documents :
- des rapports psychiatriques antérieurs ;
- des courriers du médecin traitant ;
- des lettres de médecins-conseils ;
- des comptes rendus d’examens complémentaires ;
- mes propres notes cliniques.
Anonymiser intégralement l’ensemble de ces documents peut devenir extrêmement chronophage.
Or le temps consacré à l’anonymisation est du temps qui n’est plus consacré à l’analyse clinique elle-même.
Toutes les données ne présentent pas le même niveau de risque
Avec l’expérience, j’ai appris à distinguer différents types d’informations.
Certaines données sont clairement identifiantes :
- nom et prénom ;
- numéro national ;
- adresse ;
- téléphone ;
- adresse électronique ;
- copies de cartes d’identité ;
- coordonnées précises de tiers.
Ces informations n’apportent généralement aucune valeur clinique à l’analyse demandée à ChatGPT.
Les supprimer est souvent simple et pertinent.
À l’inverse, d’autres éléments participent directement à la compréhension clinique :
- l’âge ;
- le sexe ;
- la profession ;
- la situation familiale ;
- certains éléments du parcours de vie.
Les retirer systématiquement peut parfois appauvrir inutilement le contexte clinique.
La question devient alors moins : « Faut-il tout anonymiser ? » que :
« Quelles informations sont réellement nécessaires à l’analyse clinique ? »
Le mode éphémère change-t-il la donne ?
Le mode éphémère constitue une protection supplémentaire intéressante.
Il réduit la persistance des conversations et limite leur utilisation ultérieure.
Cependant, il ne transforme pas ChatGPT en dossier médical électronique ni en système soumis au secret professionnel médical.
Le mode éphémère réduit certains risques, mais il ne dispense pas le clinicien de son devoir de prudence.
Je continue donc à considérer qu’il constitue une mesure complémentaire et non un substitut à l’anonymisation.
Une approche pragmatique
Au fil des mois, j’ai adopté une approche plus pragmatique.
Lorsque cela est possible, je privilégie :
- l’utilisation du mode éphémère ;
- la suppression des données directement identifiantes ;
- la transmission d’un résumé clinique plutôt que de documents complets ;
- la conservation locale des documents originaux sur un ordinateur sécurisé.
Par exemple, plutôt que de transmettre plusieurs rapports historiques complets, il est souvent possible de résumer l’évolution en quelques lignes :
« Burnout sévère diagnostiqué en 2025 avec anxiété importante et troubles du sommeil. Amélioration partielle en 2026 malgré une fatigabilité persistante. »
Dans de nombreux cas, cette information suffit pour générer un nouveau rapport clinique de qualité.
La recherche d’un équilibre
L’utilisation de l’intelligence artificielle en psychiatrie nous confronte à une réalité nouvelle.
Nous devons apprendre à équilibrer plusieurs exigences :
- la protection de la confidentialité ;
- l’efficacité clinique ;
- la qualité des analyses produites ;
- la faisabilité pratique dans un contexte de travail réel.
Les réponses simples sont rassurantes mais rarement suffisantes.
Comme souvent en psychiatrie, il s’agit davantage d’exercer un jugement clinique que d’appliquer mécaniquement une règle.
Ma position aujourd’hui
Après plus de deux ans d’utilisation régulière de ChatGPT dans ma pratique clinique, ma position est devenue la suivante :
- anonymiser autant que possible ;
- supprimer systématiquement les données directement identifiantes ;
- utiliser le mode éphémère lorsque cela est pertinent ;
- transmettre uniquement les informations nécessaires à l’analyse demandée ;
- conserver un regard critique et une responsabilité professionnelle pleine et entière.
L’objectif n’est pas d’atteindre une sécurité absolue — qui n’existe probablement pas — mais de mettre en place un niveau de prudence raisonnable et proportionné.
L’intelligence artificielle nous aide à mieux travailler. Elle ne nous dispense jamais de réfléchir.
N’hésitez pas à me donner vos propres réflexions sur le sujet dans les commentaires ci-après.
Avançons ensemble.
Dr Guy M. Deleu