Penser, écrire et analyser avec ChatGPT en pratique clinique

Introduction

Depuis près de 3 ans, un outil s’est discrètement installé dans nos pratiques : ChatGPT.
Ni révolution spectaculaire, ni rupture immédiatement visible. Et pourtant, quelque chose a changé.

Ce changement ne se situe pas d’abord dans la technologie.
Il se situe dans notre manière de penser.

Nous assistons à une transformation silencieuse des pratiques cognitives du clinicien.

Une mutation discrète, mais profonde

L’introduction des IA génératives dans le champ clinique ne s’est pas faite par décret ni par recommandation officielle. Elle s’est faite par usage.

Un psychiatre teste.
Puis il reformule un texte.
Puis il demande une synthèse.
Puis il explore une hypothèse clinique.

Et progressivement, sans rupture consciente, une nouvelle manière de travailler s’installe.

Cette transformation est silencieuse pour une raison simple :
elle ne modifie pas d’emblée nos cadres théoriques,
elle modifie nos opérations mentales quotidiennes.

1. Une externalisation progressive des fonctions mentales

Traditionnellement, le psychiatre mobilise ses propres ressources cognitives pour :

  • structurer un entretien
  • reformuler un récit
  • organiser une synthèse
  • rédiger un rapport

Avec ChatGPT, une partie de ces opérations peut être externalisée.

Non pas remplacée, mais déplacée.

Nous passons :

  • d’une cognition interne
  • à une cognition distribuée, partagée avec un système

Cette externalisation pose une question centrale :
qu’est-ce qui reste du travail mental du clinicien ?

En réalité, il ne disparaît pas.
Il se déplace vers :

  • la formulation des questions
  • le choix des éléments pertinents
  • l’évaluation critique des réponses

Le cœur du travail devient moins la production,
et davantage la supervision du processus cognitif.

2. Une transformation du raisonnement clinique

Le raisonnement psychiatrique a longtemps reposé sur une dynamique interne :

  • écoute
  • association
  • élaboration
  • hypothèse

Avec ChatGPT, un nouvel élément apparaît :
la réponse intermédiaire proposée par un tiers non humain.

Cela modifie la dynamique du raisonnement.

Nous ne partons plus uniquement de nous-mêmes.
Nous interagissons avec une proposition.

Le raisonnement devient :

  • moins linéaire
  • plus dialogique

Nous passons :
→ d’un raisonnement solitaire
→ à un raisonnement co-construit

Ce déplacement a deux effets :

Un effet facilitateur

  • accès rapide à des formulations
  • ouverture d’hypothèses
  • stimulation de la réflexion

Un effet de risque

  • adhésion trop rapide à une réponse plausible
  • réduction de l’effort d’élaboration personnelle
  • illusion de compréhension

La question n’est donc pas de savoir si ChatGPT “pense”.
Mais de comprendre comment il influence notre manière de penser.

3. Une accélération du travail cognitif

L’un des effets les plus immédiatement perceptibles est l’accélération.

Ce qui prenait :

  • 20 minutes de rédaction
  • 10 minutes de structuration
  • plusieurs essais de reformulation

peut être obtenu en quelques secondes.

Cette accélération est ambivalente.

Elle permet :

  • un gain de temps
  • une meilleure fluidité
  • une disponibilité accrue pour le patient

Mais elle expose à :

  • une diminution du temps de maturation
  • une pensée plus superficielle
  • un court-circuit de la complexité clinique

Autrement dit :
plus nous allons vite, plus nous devons être vigilants.

4. Une illusion de compréhension à interroger

ChatGPT produit des réponses :

  • cohérentes
  • structurées
  • souvent pertinentes

Mais cette pertinence formelle peut induire une illusion :
celle que la compréhension est acquise.

Or, en clinique, comprendre ne signifie pas :

  • produire un texte cohérent
  • ou formuler une hypothèse élégante

Comprendre implique :

  • une inscription dans une histoire singulière
  • une mise en lien avec une expérience vécue
  • une validation dans la relation thérapeutique

Il existe donc un risque spécifique :
confondre qualité rédactionnelle et validité clinique.

5. Une redéfinition implicite du rôle du psychiatre

Face à ces transformations, le rôle du psychiatre évolue.

Il n’est plus uniquement :

  • celui qui produit
  • celui qui formule
  • celui qui synthétise

Il devient aussi :

  • celui qui oriente la machine
  • celui qui interprète ses productions
  • celui qui maintient le sens clinique

Le psychiatre ne perd pas sa place.
Mais sa fonction se déplace.

Elle devient plus réflexive, plus critique, plus métacognitive.

Conclusion

Nous pourrions résumer cette transformation par une phrase simple :

→ Nous ne pensons plus seuls de la même manière.

Cette évolution ne signe pas la fin du raisonnement clinique.
Elle en modifie les conditions.

Le défi n’est pas technologique.
Il est clinique.

Il consiste à intégrer cet outil :

  • sans s’y soumettre
  • sans le rejeter
  • en développant une nouvelle compétence centrale :
    la capacité à penser avec, sans cesser de penser par soi-même

C’est à cette condition que pourra émerger ce que l’on pourrait appeler :

le Psychiatre Augmenté.