Quand un psychologue TCC réagit à mon article sur le burnout : ce que ses remarques m’ont appris

Il y a quelques jours, j’ai publié un article intitulé :

« Burnout professionnel : collaboration structurée entre psychiatre coordinateur et psychologues cliniciens, à l’ère de l’IA (Théodore) ».

Dans cet article, je proposais un modèle de prise en charge dans lequel le psychiatre joue un rôle de coordinateur du parcours thérapeutique, en collaboration étroite avec les psychologues cliniciens, notamment formés aux thérapies cognitives et comportementales.

Comme je le fais souvent dans ma pratique, j’ai souhaité confronter cette réflexion à l’avis de collègues. J’ai donc envoyé cet article à plusieurs psychologues de mon réseau.

Le psychologue TCC Brice Many[1] m’a fait parvenir une série de commentaires particulièrement intéressants. Ils m’ont amené à approfondir certains aspects du modèle proposé.

Je partage ici quelques éléments de cette réflexion.

Une première remarque : le burnout altère la relation à l’autre… et à soi

Dans ses commentaires, Brice Many propose d’ajouter un élément clinique important : le burnout peut altérer l’empathie pour l’autre et la bienveillance envers soi-même, parfois jusqu’au sens de soi.

Cette remarque me paraît très juste.

Dans de nombreux cas, l’épuisement prolongé entraîne une diminution de la disponibilité émotionnelle. Le patient se sent vidé, irritable, parfois distant. La capacité d’écoute de l’autre diminue. Ce phénomène est bien décrit dans les travaux fondateurs de Christina Maslach sur le burnout, qui ont mis en évidence notamment la dimension de dépersonnalisation ou de cynisme relationnel pouvant apparaître lorsque les ressources émotionnelles sont épuisées.

Mais le burnout ne se limite pas à une altération de la relation à autrui. Les travaux de Maslach ont également montré que ce syndrome s’accompagne souvent d’une réduction du sentiment d’accomplissement personnel, c’est-à-dire d’une atteinte du rapport que la personne entretient avec elle-même.

Parallèlement, beaucoup de patients développent une auto-critique sévère. Le perfectionnisme qui les a souvent conduits à l’épuisement se retourne contre eux : ils se jugent faibles, coupables ou insuffisants.

Dans les situations les plus marquées, l’effondrement professionnel peut même fragiliser le sentiment d’identité. Certains patients disent ne plus se reconnaître ou ne plus savoir qui ils sont en dehors de leur travail.

La prise en charge du burnout ne concerne donc pas seulement la gestion du stress ou la reprise du travail. Elle implique aussi une reconstruction progressive du rapport à soi et aux autres, dimension que l’on retrouve aujourd’hui dans différentes approches psychothérapeutiques, notamment dans certaines approches contemporaines des TCC.

Le risque du morcellement du suivi

Brice souligne également un phénomène que beaucoup de cliniciens observent.

Lorsque plusieurs professionnels interviennent — médecin généraliste, psychiatre, psychologue, thérapeute de groupe — il existe un risque que le patient morcelle son suivi.

Chaque intervenant peut alors recevoir une partie différente du récit ou proposer des orientations perçues comme divergentes.

Cette remarque m’a conduit à préciser ce que j’appelle désormais l’alliance thérapeutique élargie.

Dans les prises en charge complexes, l’alliance ne concerne pas seulement la relation entre un patient et un thérapeute. Elle concerne aussi la relation entre les cliniciens eux-mêmes.

Lorsque le patient perçoit que les professionnels travaillent dans une direction cohérente, la confiance dans le dispositif thérapeutique s’en trouve renforcée.

L’apport des approches TCC contemporaines

Brice rappelle également que les thérapies cognitives et comportementales ont beaucoup évolué.

Les approches processuelles et transdiagnostiques ne se limitent pas à modifier certaines pensées dysfonctionnelles. Elles cherchent à comprendre comment la personne régule ses émotions dans différents contextes de vie.

Certaines approches, comme l’ACT (Acceptance and Commitment Therapy), accordent aussi une place importante aux valeurs du patient : vers quoi souhaite-t-il orienter sa vie ? Qu’est-ce qui fait sens pour lui ?

Dans le burnout, cette dimension est souvent centrale, car la crise professionnelle est aussi fréquemment une crise de sens.

Le burnout et la tentation de la position passive

Une autre remarque de Brice mérite attention.

Parce que le burnout est souvent attribué à des facteurs externes — surcharge de travail, organisation défaillante, conflits professionnels — il peut parfois maintenir le patient dans une position relativement passive.

La souffrance est bien réelle. Mais si toute l’explication reste extérieure, le patient peut avoir du mal à retrouver une capacité d’action personnelle.

La prise en charge vise alors progressivement à permettre au patient de se réapproprier son fonctionnement, sans pour autant nier les facteurs organisationnels qui ont contribué à l’épuisement.

Une prudence bienvenue à propos de l’intelligence artificielle

Enfin, Brice exprime une prudence légitime concernant l’intelligence artificielle.

Il rappelle que ces outils sont développés par des entreprises commerciales et qu’ils intègrent nécessairement certaines orientations relationnelles.

Il souligne également un risque potentiel : que l’IA favorise une forme de perfectionnisme, en donnant l’illusion de réponses immédiates et optimisées, alors que l’apprentissage humain passe aussi par l’erreur.

Ces remarques me paraissent importantes.

Dans ma pratique, l’IA n’est pas utilisée pour remplacer le travail clinique, mais pour structurer la réflexion, clarifier certaines hypothèses et faciliter la synthèse d’informations complexes.

La responsabilité clinique reste entièrement humaine.

Une réflexion qui se construit dans le dialogue

Ce qui me frappe dans cet échange, c’est que la réflexion sur la prise en charge du burnout ne peut pas être le fait d’un seul professionnel.

Elle se construit dans le dialogue entre disciplines.

Le modèle du psychiatre coordinateur que je propose ne vise pas à hiérarchiser les professions, mais à favoriser la cohérence du parcours thérapeutique dans des situations où plusieurs cliniciens interviennent.

Les remarques de Brice Many montrent combien ces échanges peuvent enrichir la réflexion.

Et c’est probablement dans ce type de dialogue que se construira, progressivement, une approche plus intégrée du burnout professionnel.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Comment percevez-vous cette idée d’une coordination clinique dans la prise en charge du burnout ?

Et quelle place voyez-vous pour l’intelligence artificielle dans nos pratiques ?

La discussion reste ouverte.

Dr Guy M. Deleu, psychiatre

Développeur du concept de Psychiatre Augmenté

[1] Brice Many, psychologue clinicien TCC, psychologue de 1ère ligne conventionné, pratique individuelle et de groupe (Marcinelle)