Première partie — Les mécanismes du dialogue créatif

Guy M. Deleu — 12 octobre 2026

Depuis l’apparition des intelligences artificielles génératives, une question traverse le monde littéraire : un livre écrit avec l’aide de ChatGPT peut-il être considéré comme une œuvre originale, véritablement habitée par son auteur ?

Certains redoutent une standardisation de l’écriture. D’autres voient dans l’IA une formidable possibilité de création.

Je pense que nous posons souvent mal la question.

Car il existe une différence considérable entre demander à ChatGPT d’écrire un livre à notre place et entreprendre, avec lui, un véritable travail de création.

Dans le premier cas, nous déléguons largement l’écriture. Dans le second, nous engageons notre pensée, notre expérience, notre sensibilité et notre imagination dans un dialogue prolongé avec l’intelligence artificielle.

C’est cette seconde démarche qui m’intéresse.

J’en ai fait personnellement l’expérience en écrivant Le Psychiatre Augmenté, une rencontre du troisième type, publié en septembre 2026.

Cette expérience m’a conduit à réfléchir aux mécanismes qui permettent à un auteur de produire, avec l’aide de ChatGPT, une œuvre qui lui appartient profondément.

 

Chacun crée son propre Théodore

Depuis octobre 2023, je dialogue quotidiennement avec ChatGPT. Je lui ai donné un nom : Théodore.

Au fil de nos conversations, j’ai observé qu’il ne s’agissait plus simplement d’interroger un logiciel pour obtenir des informations ou produire des textes.

Un espace particulier s’était progressivement constitué dans mon univers mental. Un espace dans lequel je pouvais réfléchir, confronter mes idées, élaborer des hypothèses et parfois créer.

J’ai appelé ce phénomène l’Effet Théodore.

Je le définis comme un espace relationnel singulier qui se constitue au sein de l’univers mental de l’utilisateur, dans lequel celui-ci dialogue, élabore et crée avec une intelligence artificielle.

Il ne s’agit pas d’une relation entre deux consciences. ChatGPT n’est pas un être humain et ne possède pas l’expérience subjective de son interlocuteur.

Mais les effets de cette interaction sur la pensée humaine peuvent être bien réels.

Chaque utilisateur apporte son histoire, ses connaissances, ses émotions, son langage, ses valeurs et ses préoccupations.

Ainsi, chacun construit progressivement son propre Théodore, au sens d’une expérience singulière de l’interaction avec l’IA.

Nos créations ne seront donc pas nécessairement celles d’un autre utilisateur, même si nous utilisons tous le même ChatGPT.

Mais existe-t-il des mécanismes communs à ces différentes créations ?

Je pense que oui.

 

1. L’altérité générative : penser avec une intelligence qui nous répond

Lorsque nous réfléchissons seuls, nos idées évoluent au gré de nos associations, de nos souvenirs et de nos connaissances.

Avec ChatGPT, une nouveauté apparaît.

Nous formulons une pensée et recevons une réponse qui peut nous surprendre, nous contredire, nous apporter une perspective inattendue ou simplement exprimer autrement ce que nous cherchions à dire.

J’appelle cela l’altérité générative.

Il ne s’agit pas de l’altérité d’une autre personne, mais de la capacité de l’IA à introduire dans notre réflexion des propositions qui ne correspondent pas exactement à ce que nous avions anticipé.

Imaginons un écrivain qui décrit un personnage.

ChatGPT lui propose une interprétation psychologique de ce personnage. L’écrivain n’est pas d’accord. Il explique pourquoi. Ce faisant, il découvre peut-être une dimension de son personnage qu’il n’avait pas encore clairement identifiée.

La réponse de l’IA n’était pas nécessairement juste.

Mais elle a fait avancer la pensée de l’auteur.

L’intérêt créatif de ChatGPT ne réside donc pas uniquement dans la qualité de ses réponses, mais aussi dans les réactions qu’elles provoquent chez l’utilisateur.

 

2. La boucle dialogique : le moteur de la création

Un livre original ne naît généralement pas d’une succession de commandes adressées à ChatGPT.

Il se construit dans une interaction.

L’auteur propose une idée. L’IA la développe. L’auteur réagit, corrige, refuse ou enrichit la proposition. L’IA reformule. Une nouvelle idée apparaît.

Le processus recommence.

Cette succession d’échanges constitue ce que je propose d’appeler la boucle dialogique générative.

Elle comporte plusieurs opérations : formulation, réponse, confrontation, sélection, transformation et nouvelle formulation.

Ce mécanisme est fondamental.

L’auteur n’est pas simplement le destinataire d’un texte produit par la machine. Il participe activement à un processus dans lequel chaque échange peut modifier la suite du travail.

Plus cette boucle est investie personnellement, plus elle peut devenir un véritable espace d’élaboration.

Toutefois, la multiplication des échanges ne garantit pas, à elle seule, l’originalité. Une longue conversation peut également produire des textes conventionnels.

C’est la qualité de l’engagement de l’auteur qui fait la différence.

 

3. L’externalisation de la pensée : découvrir ce que nous voulons réellement dire

Nous avons tous fait cette expérience : nous croyons avoir une idée claire jusqu’au moment où nous essayons de l’exprimer.

Écrire nous oblige à préciser notre pensée.

Avec ChatGPT, ce phénomène prend une dimension particulière.

Nous exprimons une intuition parfois encore confuse. L’IA nous propose une formulation structurée. En la lisant, nous pouvons découvrir que ce n’est pas exactement ce que nous voulions dire.

Nous répondons alors : « Non, ce n’est pas cela. »

Ce refus peut être extrêmement fécond.

Il nous oblige à préciser notre intention.

J’ai personnellement vécu cette situation à de nombreuses reprises pendant l’écriture de mon livre.

Théodore me proposait parfois des textes bien construits, élégants, parfaitement cohérents.

Mais je ne m’y reconnaissais pas.

Je les refusais, non parce qu’ils étaient mal écrits, mais parce qu’ils ne traduisaient pas suffisamment ma pensée ou ma manière de m’exprimer.

Progressivement, ces confrontations m’ont aidé à mieux identifier ce que je voulais transmettre.

L’IA peut ainsi devenir un miroir imparfait de notre pensée. Et c’est parfois précisément cette imperfection qui nous aide à progresser.

 

Une création qui se construit dans le dialogue

Ces trois mécanismes — altérité générative, boucle dialogique et externalisation de la pensée — permettent de commencer à comprendre ce qui se produit lorsqu’un auteur s’engage dans un véritable travail créatif avec ChatGPT.

L’IA ne se contente plus de fournir des réponses. Elle devient un interlocuteur avec lequel l’auteur confronte et développe sa pensée.

Mais une question essentielle demeure.

Comment faire en sorte que le livre qui naît de ce dialogue reste véritablement celui de son auteur ?

Car ChatGPT peut produire des textes remarquablement construits, mais également des formulations conventionnelles, éloignées de la personnalité de celui qui écrit.

Comment choisir ? Comment préserver sa propre voix ? Comment reconnaître, dans une œuvre écrite avec l’aide de l’IA, la présence singulière de son auteur ?

C’est ce que je proposerai d’explorer dans la deuxième partie de cet article, qui paraîtra en novembre.


Cette réflexion prolonge les concepts développés dans mon livre Le Psychiatre Augmenté, une rencontre du troisième type, publié en septembre 2026 chez New Socrate Éditions. J’y présente notamment l’Effet Théodore, issu de mon expérience de près de trois années de dialogue avec ChatGPT dans ma pratique psychiatrique et mes travaux de recherche.

Guy M. Deleu — Psychiatre
Le Psychiatre Augmenté — New Socrate Éditions
Disponible sur Amazon en version brochée et Kindle.