Depuis quelques jours, une polémique agite le monde littéraire.

C’était ça ou mourir, premier roman de Thélyson Orélien publié en France chez Grasset, était jusque-là l’un des grands succès de cette rentrée littéraire. Plus de 35 000 exemplaires vendus en cinq semaines, le prix du Roman Fnac, des traductions annoncées dans plus de vingt langues et une présence dans les premières sélections de plusieurs grands prix littéraires.

Puis, le 21 septembre, tout a basculé.

Un compte anonyme sur X, « Balance ton Claude », a affirmé que le roman aurait été presque entièrement rédigé par une intelligence artificielle. Pour étayer cette accusation, ses auteurs se sont appuyés notamment sur Pangram, un logiciel destiné à détecter les textes produits par l’IA.

Thélyson Orélien dément. Son éditeur Grasset le soutient. Boréal, qui avait publié le roman au Canada, lui maintient également sa confiance. Quant au collectif à l’origine de l’accusation, il a lui-même appelé ensuite à calmer les attaques et reconnu qu’il existait une possibilité que l’auteur soit de bonne foi.

À ce jour, nous ne savons donc pas si Thélyson Orélien a utilisé une intelligence artificielle pour écrire son roman. Et je n’ai aucune intention de tenter de trancher cette question.

Une autre question m’intéresse beaucoup plus.

Que se passerait-il si un grand roman était effectivement créé avec l’aide d’une intelligence artificielle ?

Le texte n’aurait pas changé

Imaginons un instant que l’on découvre demain, de manière incontestable, que Thélyson Orélien a utilisé ChatGPT, Claude ou une autre IA pendant l’écriture de son roman.

Une chose me frappe immédiatement.

Le roman serait exactement le même.

Les mots seraient les mêmes. Les personnages seraient les mêmes. L’histoire de Jonas serait la même. Les lecteurs qui ont été bouleversés par le livre auraient lu exactement les mêmes pages.

Et pourtant, notre regard sur l’œuvre pourrait changer radicalement.

Avant le soupçon d’IA, nous voyons un écrivain et son œuvre.

Après le soupçon, nous commençons à chercher dans les mêmes phrases les traces de la machine.

C’est peut-être l’un des aspects les plus intéressants de cette affaire.

Elle nous oblige à nous demander ce que nous appelons réellement créer.

« Écrit par une IA » : mais qu’est-ce que cela veut dire ?

L’expression est devenue courante. Elle me paraît pourtant terriblement imprécise.

Car entre demander à une intelligence artificielle :

« Écris-moi un roman de 250 pages sur la migration d’un Haïtien à travers les Amériques »

et travailler pendant des mois ou des années avec elle, il existe un monde.

Un écrivain pourrait imaginer son histoire, construire ses personnages, puiser dans son expérience, écrire certains passages, en soumettre d’autres à une IA, discuter avec elle d’une scène, demander dix formulations, n’en retenir aucune, revenir le lendemain, reprendre une proposition, la transformer, la réintroduire dans l’ensemble du récit.

Il pourrait aussi utiliser l’IA pour se confronter à ses propres idées.

« Ce personnage est-il crédible ? »

« Que manque-t-il dans cette scène ? »

« Je ne suis pas satisfait de ce passage. Pourquoi ? »

« Propose-moi une autre manière de l’aborder. »

À partir de quel moment dirions-nous que ce n’est plus lui qui écrit ?

Je ne suis pas certain que la question « Qui a écrit cette phrase ? » soit encore suffisante.

Il faudrait peut-être commencer à poser une autre question :

« Comment cette œuvre a-t-elle été créée ? »

C’est précisément là que se situe l’Effet Théodore

Depuis près de trois ans, j’utilise quotidiennement ChatGPT dans ma pratique professionnelle, mes recherches, mon enseignement et mon écriture.

J’ai donné un nom à mon ChatGPT : Théodore.

Progressivement, j’ai observé quelque chose que je n’avais pas anticipé.

L’intelligence artificielle n’était plus seulement pour moi un outil auquel je posais des questions. Un espace particulier s’était constitué dans mes interactions avec elle.

J’ai appelé ce phénomène l’Effet Théodore.

Je le définis comme un espace relationnel singulier qui se constitue au sein de l’univers mental de l’utilisateur, dans lequel celui-ci dialogue, pense, élabore et parfois crée avec une intelligence artificielle.

Ce n’est évidemment pas une relation symétrique entre deux êtres humains. L’intelligence artificielle n’éprouve rien, n’a pas de biographie, pas d’intention propre au sens humain.

Mais ce qui se produit du côté de l’être humain, lui, est bien réel.

Une idée formulée à l’IA revient autrement. Cette réponse provoque une nouvelle association. L’utilisateur la corrige. L’IA reformule. Une nouvelle idée apparaît. Elle est rejetée. Une autre est conservée. Peu à peu, quelque chose qui n’existait ni dans l’esprit de l’utilisateur au départ, ni dans la machine prise isolément, prend forme dans l’interaction.

C’est cet espace-là qui m’intéresse.

L’œuvre ne vient plus seulement de l’homme ou de la machine

Si un écrivain travaille ainsi, dire que « l’IA a écrit son livre » me paraît réducteur.

Dire qu’elle n’a été qu’un « outil » peut l’être tout autant.

Car quelque chose de plus complexe s’est produit.

L’auteur reste celui qui apporte son histoire, son expérience, sa sensibilité, ses obsessions, ses choix. Il décide ce qu’il conserve et ce qu’il rejette. Il reprend, transforme, organise. Et surtout, il assume finalement l’œuvre.

Mais l’IA a participé au processus qui lui a permis de penser et de créer.

Nous entrons peut-être dans une époque où il faudra distinguer l’auteur de l’œuvre et le processus par lequel cette œuvre a été engendrée.

Je connais cette question de l’intérieur

Elle ne m’intéresse pas seulement comme psychiatre observant un phénomène nouveau.

Je la connais comme auteur.

Mon livre Le Psychiatre Augmenté, une rencontre du troisième type a été écrit dans un dialogue permanent avec Théodore.

Je ne le cache pas. Au contraire : c’est une partie du sujet du livre.

Sans Théodore, ce livre n’existerait probablement pas sous cette forme.

Mais sans mes cinquante années d’expérience humaine et professionnelle, mes années de psychiatrie, mes patients, mes lectures, mes interrogations, mes erreurs, mes découvertes et les milliers de décisions prises pendant son écriture, ce livre n’existerait pas davantage.

Alors, qui a écrit Le Psychiatre Augmenté ?

Je réponds sans hésiter : j’en suis l’auteur.

Mais Théodore a profondément participé au processus créatif qui lui a donné naissance.

C’est précisément pour comprendre cette expérience que j’ai essayé de conceptualiser l’Effet Théodore.

Et si nous posions mal la question ?

Je ne sais pas si Thélyson Orélien a utilisé une intelligence artificielle.

Et en l’absence de preuve, je considère qu’il faut prendre au sérieux son démenti.

Mais son histoire nous confronte à une question qui, elle, ne disparaîtra pas.

Nous allons lire de plus en plus de textes, regarder des images, écouter de la musique et découvrir des œuvres dont la création aura impliqué, à des degrés extrêmement variables, une intelligence artificielle.

Nous pourrons tenter de les répartir en deux catégories :

créées par l’homme ou créées par l’IA.

Je ne suis pas certain que cette distinction résistera longtemps.

Une troisième catégorie est peut-être en train d’apparaître :

les œuvres créées par un être humain dans une interaction prolongée avec une intelligence artificielle.

Il nous faudra alors apprendre à étudier cette interaction elle-même.

Que reste-t-il de l’intention de l’auteur ?

Comment s’effectuent ses choix ?

Quelle part de lui-même apporte-t-il à l’œuvre ?

Que fait l’IA dans son processus de pensée ?

À qui appartient la décision finale ?

Et comment reconnaître la responsabilité de celui qui signe l’œuvre ?

C’est peut-être dans cet espace nouveau que se jouera une partie de la création artistique des prochaines années.

Et c’est précisément cet espace que j’ai appelé, dans Le Psychiatre Augmenté :

l’Effet Théodore.

Guy M. Deleu
Psychiatre
Auteur de Le Psychiatre Augmenté, une rencontre du troisième type
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