Développer son esprit critique face à ChatGPT
Une compétence centrale du Psychiatre Augmenté
L’arrivée de ChatGPT dans la pratique des psychiatres ne pose pas d’abord une question technologique.
Elle pose une question clinique et épistémologique : que devient notre manière de penser lorsque des réponses plausibles, structurées et immédiates sont disponibles à tout moment ?
Le risque n’est pas que ChatGPT se trompe.
Le risque est que nous arrêtions de nous demander comment nous pensons.
Développer son esprit critique face à ChatGPT ne consiste donc pas à s’en méfier par principe, mais à l’utiliser de façon active, exigeante et réflexive. Autrement dit, à transformer l’outil en terrain d’entraînement du raisonnement clinique, plutôt qu’en substitut.
Pourquoi ChatGPT met l’esprit critique à l’épreuve
ChatGPT produit des réponses qui :
- sont bien formulées,
- suivent une logique apparente,
- anticipent souvent les objections,
- donnent l’impression d’une compréhension globale.
Cette fluidité crée une illusion de solidité clinique. Or, en psychiatrie, la qualité d’un raisonnement ne se mesure pas à la clarté de son expression, mais à :
- la prise en compte de l’incertitude,
- la capacité à maintenir des hypothèses ouvertes,
- la tolérance à ce qui résiste à la modélisation.
L’esprit critique devient donc indispensable pour éviter trois dérives bien identifiées :
- penser moins, parce que la réponse est déjà là,
- penser trop vite, parce que l’outil y pousse,
- confondre plausibilité et validité clinique.
Principe central : le prompt est un acte clinique
Face à ChatGPT, l’esprit critique ne s’exerce pas après la réponse, mais dans la manière de poser la question.
Le prompt n’est pas une commande technique ; c’est une intervention clinique.
Un prompt exigeant :
- oblige ChatGPT à expliciter ses raisonnements,
- ralentit la conclusion,
- réintroduit du doute,
- et renvoie le clinicien à sa responsabilité.
Ce qui suit propose des stratégies concrètes, chacune accompagnée de prompts directement utilisables.
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Forcer l’explicitation des hypothèses
Enjeu clinique
ChatGPT tend à présenter ses conclusions sans rendre visibles les hypothèses implicites qui les soutiennent.
Stratégie
L’obliger à mettre à plat ses présupposés.
Prompts possibles
- « Quelles hypothèses implicites soutiennent ta réponse ? »
- « Sur quels éléments cliniques t’appuies-tu principalement, et lesquels te manquent ? »
- « Quelles hypothèses alternatives devraient être envisagées, même si elles sont moins probables ? »
Intérêt clinique
Le clinicien passe d’une consommation de réponse à une lecture critique du raisonnement.
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Introduire volontairement le doute
Enjeu clinique
Une réponse trop rassurante ferme prématurément la réflexion.
Stratégie
Demander à ChatGPT de mettre sa propre réponse en difficulté.
Prompts possibles
- « En quoi ta réponse pourrait-elle être erronée ou incomplète ? »
- « Quels biais cognitifs pourraient influencer ton raisonnement ici ? »
- « Si cette hypothèse était fausse, quels signes cliniques pourraient me l’indiquer ? »
Intérêt clinique
Le soulagement immédiat est remplacé par une vigilance réflexive.
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Séparer description et interprétation
Enjeu clinique
ChatGPT mélange souvent faits cliniques, interprétations et diagnostics.
Stratégie
Lui imposer une discipline clinique stricte.
Prompts possibles
- « Sépare clairement les éléments descriptifs des interprétations cliniques. »
- « Reformule la situation uniquement en termes descriptifs, sans diagnostic ni étiquette psychopathologique. »
- « Quels éléments relèvent de faits observables et lesquels relèvent d’inférences ? »
Intérêt clinique
Le psychiatre reprend la maîtrise de la temporalité diagnostique, essentielle en psychiatrie.
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Tester la solidité par la transmission
Enjeu clinique
Un raisonnement qui ne peut pas être transmis est souvent un raisonnement fragile.
Stratégie
Utiliser ChatGPT comme simulateur pédagogique.
Prompts possibles
- « Explique ton raisonnement comme si tu t’adressais à un interne en psychiatrie. »
- « Comment défendrais-tu ce raisonnement lors d’une réunion clinique contradictoire ? »
- « Quelles objections un collègue expérimenté pourrait-il formuler ? »
Intérêt clinique
Ce qui ne résiste pas à la transmission mérite d’être retravaillé.
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Mettre en évidence ce que ChatGPT ne peut pas savoir
Enjeu clinique
L’illusion que ChatGPT « comprend » la situation dans sa globalité.
Stratégie
Lui demander explicitement de nommer ses angles morts.
Prompts possibles
- « Quels aspects de cette situation clinique te sont inaccessibles par nature ? »
- « Quelles dimensions relationnelles ou subjectives échappent à ton analyse ? »
- « En quoi le transfert, le contre-transfert ou le contexte institutionnel pourraient-ils modifier la compréhension clinique ? »
Intérêt clinique
Le clinicien réaffirme ce qui relève irréductiblement de l’humain.
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Comparer ChatGPT… au clinicien
Enjeu clinique
Le déplacement progressif de l’autorité vers l’outil.
Stratégie
Créer un face-à-face réflexif.
Prompts possibles
- « En quoi ton raisonnement pourrait-il diverger de celui d’un psychiatre expérimenté ? »
- « Dans quels cas un clinicien devrait-il ne pas suivre ta recommandation ? »
- « Quelles décisions relèvent exclusivement de la responsabilité du psychiatre ? »
Intérêt clinique
ChatGPT est repositionné comme outil, non comme autorité.
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Transformer ChatGPT en entraîneur de l’esprit critique
Enjeu clinique
L’usage passif de l’IA.
Stratégie
Faire de ChatGPT un outil métacognitif.
Prompts possibles
- « Pose-moi des questions qui m’aideraient à affiner mon raisonnement clinique. »
- « Quels éléments devrais-je clarifier avant d’aller plus loin ? »
- « Aide-moi à identifier mes zones d’incertitude. »
Intérêt clinique
L’outil soutient l’effort de pensée, au lieu de le court-circuiter.
Conclusion : ChatGPT comme révélateur de la pensée clinique
Développer son esprit critique face à ChatGPT ne consiste pas à se protéger de l’outil,
mais à se protéger de l’automatisme.
Le Psychiatre Augmenté n’utilise pas ChatGPT pour aller plus vite,
mais pour penser plus consciemment.
Un bon usage de ChatGPT ne réduit pas l’incertitude ;
il la rend plus travaillable.
Et c’est précisément cette capacité —
tenir une pensée clinique vivante face à des réponses séduisantes —
qui constitue aujourd’hui une compétence centrale du psychiatre.
Dr Guy M. Deleu, psychiatre